Scrutin présidentiel du 18 octobre 2020 en Guinée: l’alternance manquée!

Scrutin présidentiel du 18 octobre 2020 en Guinée: l’alternance manquée!

Ramadan Diallo

L’élection présidentielle du 18 octobre dernier en Guinée a connu douze candidats mais se jouait pour l’essentiel entre deux : Alpha Condé, Président sortant et candidat à un troisième mandat fortement contesté et Cellou Dalein Diallo, candidat de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), principal leader de l’opposition, pour un troisième essai. L’enjeu majeur était sans doute l’alternance démocratique !

Un jour de scrutin relativement paisible

Le 18 octobre 2020, les Guinéens sont sortis massivement pour s’acquitter de leur droit/devoir civique. La journée électorale a été marquée par une forte mobilisation des électeurs (taux de participation de 79%) mais aussi et surtout par le déroulement paisible des votes (peu d’incidents relevés). Un constat d’ailleurs partagé par l’ensemble des acteurs ayant pris part au processus.

Au regard des incidents et parfois des violences qui ont marqué les dernières élections dans le pays (notamment le double scrutin du 22 mars 2020), le bon déroulement des votes au cours de ce scrutin est un point d’honneur qui mérite d’être rappelé. Cependant, après le vote proprement dit, les problèmes vont très vite s’annoncer avec l’étape du dépouillement et de la centralisation des votes.

Les opposants politiques, certains observateurs de la société civile et même les partenaires internationaux de la Guinée considèrent que les contestations et le discrédit dont les résultats officiels font l’objet viennent de là : dépouillement non inclusif dans certains bureaux de vote, bourrage d’urnes, substitution ou annulation abusive de procès verbaux, etc.

Une crise post-électorale marquée par un déferlement de violences

En défiant les opposants au troisième mandat (notamment ceux regroupés au sein du Front national de défense de la Constitution – FNDC) qui appelaient au boycott du scrutin, l’UFDG du principal leader de l’opposition, Cellou Dalein Diallo, espérait battre le Président sortant lors de ce scrutin. Son espoir semblait se fonder sur la sécurisation des voix.

Depuis 2015, il faut le rappeler, le leadership du parti insiste sur la sécurisation des voix qui empêcherait la fraude, faisant ainsi de celle-ci l’un des défis majeurs (avec l’assainissement du fichier électoral) pour battre le parti au pouvoir, le RPG Arc-en-ciel.

Les opposants politiques, certains observateurs de la société civile et même les partenaires internationaux de la Guinée considèrent que les contestations et le discrédit dont les résultats officiels font l’objet viennent de là : dépouillement non inclusif dans certains bureaux de vote, bourrage d’urnes, substitution ou annulation abusive de procès verbaux, etc

L’innovation majeure du parti dans cette élection du 18 octobre aura été, dans ce sens, la mise en place d’un système de comptabilisation rapide des résultats. Outre le logiciel de centralisation et de calcul des résultats, le parti annonce avoir déployé 32 000 agents collecteurs dans 12 744 des 15 083 bureaux de vote (soit 84.49% de collecte), tous équipés d’une tablette permettant de remonter les résultats issus d’un bureau de vote avec une copie du procès-verbal.

C’est ainsi que dès la fermeture des bureaux de vote, l’UFDG s’est mise à annoncer toute la soirée du dimanche les résultats provisoires obtenus par bureau de vote, via son système de comptabilisation. Le lundi 19 octobre, lendemain de l’élection, Cellou Dalein Diallo annonce dans une conférence de presse, en début d’après-midi, qu’il est le vainqueur de l’élection présidentielle, au regard des résultats comptabilisés par son parti, sans cependant donner de chiffres.

Aussitôt, les rues de la capitale Conakry (notamment dans la commune de Ratoma) et progressivement celles de l’intérieur du pays, sont envahies par des militants et sympathisants du parti en liesse.

En milieu de semaine, lorsque la Commission électorale nationale indépendante (CENI) proclame au fur et à mesure de leur disponibilité les résultats provisoires, les tensions commencent. Les résultats annoncés par l’UFDG en fait différents de ceux de la CENI, sont en faveur du Président sortant.

Les militants et sympathisants de l’UFDG crient à la fraude et manifestent pour réclamer leur victoire ; la CENI dénonce la violation de son droit régalien à proclamer les résultats officiels ; le Gouvernement de son côté recourt aux forces de maintien d’ordre et par la suite à l’armée pour réprimer toute manifestation issue du camp adverse, en attendant la proclamation officielle des résultats.

Le lundi 19 octobre, lendemain de l’élection, Cellou Dalein Diallo annonce dans une conférence de presse, en début d’après-midi, qu’il est le vainqueur de l’élection présidentielle, au regard des résultats comptabilisés par son parti, sans cependant donner de chiffres

La configuration politico-ethnique des partis et de leurs fiefs politiques, s’ajoutant à l’usage de la violence entre forces de l’ordre et manifestants, finit par donner à la crise post-électorale un relent ethnique. On assiste ainsi en seulement une dizaine de jours après l’élection à une quarantaine de morts, plus de deux cents blessés, des centaines d’arrestations et d’importants dégâts matériels (essentiellement au sein de la communauté Peulh et dans les fiefs de l’UFDG).

Plusieurs mesures restrictives des droits et libertés sont prises par le régime : opposants politiques interdits de quitter le territoire national (confiscation des passeports de Sidya Touré et de Abé Sylla), domicile de Cellou Dalein Diallo et le siège de son parti assiégés pendant plusieurs jours, perturbation du réseau internet et suspension de certains réseaux sociaux (Facebook notamment), etc.

La configuration politico-ethnique des partis et de leurs fiefs politiques, s’ajoutant à l’usage de la violence entre forces de l’ordre et manifestants, finit par donner à la crise post-électorale un relent ethnique

Des résultats officiels douteux et contestés par l’opposition

Dans son rapport de synthèse des résultats du scrutin, l’UFDG indique avoir obtenu 1 758 463 voix, soit 53.84% contre 39.40% pour le Président sortant Alpha Condé. A noter que le taux de participation sur la base des procès-verbaux pris en compte est de 65.66% (la région de Kankan, fief du parti au pouvoir ayant le taux le plus bas, inférieur à la moyenne). L’UFDG considère donc son candidat victorieux dès le premier tour de l’élection présidentielle.

Pour sa part, dans la proclamation des résultats globaux provisoires, la CENI présente les chiffres suivants : sur 14 547 bureaux de vote pris en charge (96,14%) pour un taux de participation de 78.88%, le candidat Alpha Condé du RPG-AEC obtient 2 438 815, soit 59.49% des suffrages valablement exprimés, contre 1 373 320 voix, soit 33.50% pour son challenger Cellou Dalein Diallo.

Dans les chiffres fournis par la CENI, on remarquera contrairement à ceux de l’UFDG, que la Haute Guinée et la région de Kankan plus spécifiquement bénéficie du taux de participation le plus élevé avec un peu moins de 100% (d’ailleurs avec un taux exceptionnel de 100.14% pour la circonscription de Faranah). Ce taux mérite d’être rappelé quand on sait que la région de Kankan enregistre plus de 22% du corps électoral, loin devant les autres, devançant même la région de Conakry (19%).

Les partenaires techniques et financiers de la Guinée, bien que ne parvenant pas à s’affranchir de la posture diplomatique de «ni ingérence, ni indifférence», ont semblé jeter un discrédit sur les résultats provisoires proclamés par la CENI. Ainsi, dans les représentations diplomatiques française, américaine et européenne, le constat est le même: un scrutin plutôt paisible le jour du vote, mais des doutes sur la compilation des résultats officiels, et appel au règlement pacifique des différends.

Dans la proclamation des résultats globaux provisoires, la CENI présente les chiffres suivants : sur 14 547 bureaux de vote pris en charge (96,14%) pour un taux de participation de 78.88%, le candidat Alpha Condé du RPG-AEC obtient 2 438 815, soit 59.49% des suffrages valablement exprimés, contre 1 373 320 voix, soit 33.50% pour son challenger Cellou Dalein Diallo

Quant à la Mission internationale (CEDEAO, UA, ONU) dite de diplomatie préventive déployée à Conakry, elle s’est contentée de rencontrer furtivement (un séjour d’à peine deux jours) les principaux protagonistes sans engager de véritables pourparlers en vue d’une véritable sortie de crise. Pourtant, le président de la Commission de la CEDEAO Jean-Claude Kassi Brou et Mohamed Ibn Chambas au compte des Nations unies sont maintenant des habitués de la Guinée en période de crise.

Quatre des douze candidats en lice ont déposé des recours devant la Cour constitutionnelle, institution en charge de la proclamation définitive des résultats. Il s’agit de l’UFDG de Cellou Dalein Diallo, le PADES de Ousmane Kaba, la NGR de Abé Sylla et le PACT de Makalé Traoré. D’un revers de main, avec des argumentations peu convaincantes, la Cour a rejeté les recours, confirmant les résultats proclamés par la CENI en prenant d’ailleurs le soin d’améliorer légèrement le score du Président sortant (59.50%) au détriment de son rival principal (33.49%).

Quant à la Mission internationale (CEDEAO, UA, ONU) dite de diplomatie préventive déployée à Conakry, elle s’est contentée de rencontrer furtivement (un séjour d’à peine deux jours) les principaux protagonistes sans engager de véritables pourparlers en vue d’une véritable sortie de crise

Avec la proclamation définitive des résultats par la Cour constitutionnelle, toute voie juridique de contestation des résultats est désormais close. Mais la contestation de la légitimité du Président sortant reconduit pour un troisième mandat ne semble pas s’arrêter pour autant. L’UFDG et le RGD de Abdoul Kabèlè Camara ne reconnaissent toujours pas les résultats officiels et comptent user de tous les moyens légaux (bien que très limités désormais) pour les contester.

Les manifestations de rue représentent leur ultime recours, avec un probable retour dans le FNDC. Il faut cependant noter que l’unité des onze candidats contre le Président sortant qui se dessinait au début du scrutin est en train de s’effriter à grande vitesse. A date, les candidats perdants ont tous félicité le Président réélu, exceptés ceux de l’UFDG et du RGD.

Les marges de manœuvre de l’UFDG et de l’opposition s’amenuisent de plus en plus avec la pression exercée par le pouvoir sur le parti. Depuis quelques jours, les soutiens financiers du parti (notamment l’opérateur économique Ousmane Baldé dit « Sans loi ») sont en train d’être dépossédés à tort ou à raison de marchés obtenus avec l’Etat ; plusieurs cadres du parti sont poursuivis dans le cadre des violences post-électorales (Ousmane Gaoual Diallo, Chérif Bah, Etienne Soropogui, Cellou Baldé).

On a l’impression que le pouvoir devient de plus en plus fort de la faiblesse de l’opposition. On tend vraisemblablement vers l’épilogue du troisième mandat en Guinée.

Sources :

http://ceni.org.gn/

https://courconstitutionnelle.gov.gn/

http://www.ufdgonline.org/


Crédit photo : AFP

Ramadan Diallo

 

Ramadan Diallo, de nationalité guinéenne, est docteur en Science politique et enseignant-chercheur à l’Université de Lyon (France) et à l’Université de Sonfonia-Conakry (Guinée). Il est également consultant sur les problématiques de démocratisation et des enjeux identitaires en Afrique. Il collabore avec WATHI sur le projet Guinée Politique.

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