« En Guinée, la jeunesse ne doit pas s’attendre à une invitation pour participer au débat », entretien avec Sally Bilaly Sow, blogueur (deuxième partie)

« En Guinée, la jeunesse ne doit pas s’attendre à une invitation pour participer au débat », entretien avec Sally Bilaly Sow, blogueur (deuxième partie)

Sally Bilaly Sow

Quelle place la jeunesse occupe-t-elle dans l’espace politique en Guinée ?

Il y a quelques années, la jeunesse ne s’intéressait pas réellement à la politique. Mais aujourd’hui, il y a un réveil au sein de celle-ci, et nous la voyons défier les politiques. La classe politique guinéenne est vieille et c’est presque tous les mêmes acteurs qui tournent et qui se substituent.

Ils envoient leurs progénitures à l’étranger étudier avec l’argent du contribuable. Puis, ces mêmes personnes reviennent au pays pour diriger. Les jeunes ont compris qu’il faut, en plus d’être observateur, être un acteur du changement. Et c’est en s’engageant que l’on devient acteur du changement.

Dans la lutte avec le Front national pour la défense de la constitution (FNDC), nous pouvons voir que davantage de  jeunes aspirent à un changement où ils sont acteurs et non spectateurs. Cela est très important, parce qu’aujourd’hui, les politiques commencent à craindre la jeunesse et à considérer ses aspirations.

Les jeunes ont compris qu’il faut, en plus d’être observateur, être un acteur du changement. Et c’est en s’engageant que l’on devient acteur du changement

La révolution juvénile peut mettre hors d’état de nuire les politiques, si ces derniers ne répondent pas aux attentes de la jeunesse qui ne demande que le changement, une lutte efficace contre la corruption, mais aussi et surtout une gestion des affaires publiques participative et inclusive.

Pensez-vous que les jeunes guinéens ont pleinement conscience des enjeux politiques de leur pays? Que font-ils pour répondre à ces enjeux ?

La prise de conscience de la jeunesse guinéenne se traduit de façon concrète par rapport à son engagement, par rapport à sa détermination à changer les choses. Cela ne se fait pas d’un coup, c’est une action dynamique et évolutive. Et je crois qu’aujourd’hui la jeunesse a cerné tout son rôle dans le développement de la Guinée. Mais cela ne peut aboutir que lorsqu’elle s’organise, lorsqu’elle accepte de se former, lorsqu’elle accepte de se retrouver autour d’un idéal.

Je pense aussi que la jeunesse peut bien y arriver, à condition qu’elle s’organise, qu’elle ne se livre pas un combat où elle est son propre adversaire, qu’elle s’engage dans un combat où elle arrive à identifier les vrais ennemis de la République

L’idéal serait qu’aujourd’hui les jeunes devraient non pas décrier la classe politique actuelle, mais identifier les tares des politiques. Ensuite, ils devraient se servir de cela pour faire une nouvelle proposition citoyenne, rassembler les citoyens autour d’un idéal de changement dans l’élaboration d’un projet de société.

Ailleurs, cela a réussi. Pourquoi pas en Guinée? Il y a des mouvements spontanés qui renversent des régimes autoritaires et des systèmes établis depuis des lustres. Je pense aussi que la jeunesse peut bien y arriver, à condition qu’elle s’organise, qu’elle ne se livre pas un combat où elle est son propre adversaire, qu’elle s’engage dans un combat où elle arrive à identifier les vrais ennemis de la République.

Au fond, il y a un problème informationnel. Lorsque les jeunes n’ont pas l’information, il est facile de les embastiller à tout moment. Aussi, il faudrait que les jeunes développent des initiatives allant dans le sens de promouvoir cette information crédible, juste et sans contrainte.

Avec la réélection du Président Condé, comment la jeunesse peut se positionner comme alternative pour les prochaines échéances électorales ?  

Dans l’horizon politique actuel en Guinée, il y a aussi cette partie de la jeunesse qui milite en faveur du pouvoir en place. Depuis la réélection du Président Condé en octobre 2020, on recense près de 200 personnes tuées, des arrestations de tout type à travers le pays. Sans hésiter, nous pouvons dire que la gestion du Président Alpha Condé a été un désastre pour l’histoire de la Guinée.

Nous jeunes qui avons compris l’enjeu, nous nous sommes battus pour le changement, mais nous avons été trahis, bien évidemment par une partie du peuple qui n’a peut-être pas cru en ce changement et qui s’est laissée influencer par les différentes stratégies qu’utilise le pouvoir en place pour diviser les Guinéens, notamment la promotion du clivage dans le pays en rendant ethnique le débat politique.

A mon avis, les jeunes doivent davantage resserrer les rangs et comprendre que c’est en s’unissant qu’ils peuvent dégager un système dictatorial

Tous ces stratagèmes ont permis à la dictature de violer la Constitution et de se maintenir encore au pouvoir. Mais il faudrait considérer cela comme une leçon. Cela a été une fierté pour nous jeunes, engagés, car nous avons compris qu’à chaque étape d’une histoire, il y a des réussites, mais aussi des défis à relever.

À chaque étape de l’histoire, on découvre des traitres, on découvre également des héros, et c’est ce que nous avons compris à travers cette lutte. Aujourd’hui, la paupérisation est béante, la crise sociale est indescriptible, l’inflation a atteint un niveau extrême. Il y a toutes ces conséquences du troisième mandat qui sont muettes mais visibles. Les gens qui ont soutenu cette troisième élection du président actuel sont aussi victimes de ces conséquences.

A mon avis, les jeunes doivent davantage resserrer les rangs et comprendre que c’est en s’unissant qu’ils peuvent dégager un système dictatorial. Ils doivent être objectifs dans la lutte, identifier les vrais défis qui assaillent le pays et s’engager dans la lutte, jusqu’à la victoire finale.

Comment est-ce que la jeunesse guinéenne peut-elle faire valoir sa citoyenneté ?

La jeunesse ne doit pas s’attendre à une invitation pour participer au débat. Elle doit rentrer soit par fraction, soit par infraction. Il ne faut pas être qu’un simple observateur dont la vie ou les idées ne comptent pas, mais il faut participer et susciter le débat, sans se décourager face aux critiques. La participation commence à la maison, au quartier, à partir du cadre de vie.

Il faut aussi développer une dynamique régionale, car la force d’une lutte dépend de ses capacités mais aussi de ses ramifications. Une fois qu’un réseau de lutte est bien organisé, il est alors possible pour les jeunes d’amplifier leurs demandes et actions. Il faut certes observer et réagir à temps face à des sujets brûlants de l’actualité, mais de façon attentionnée dans un cadre de respect mutuel.

Il faut aussi développer une dynamique régionale, car la force d’une lutte dépend de ses capacités mais aussi de ses ramifications

Ne pas tomber dans des débats de haine, c’est ainsi qu’on construit quelque chose de durable. Il faut agir dans l’esprit d’apporter des propositions et je pense qu’aujourd’hui, vu l’évolution du monde, nous avons une part importante à apporter pour faire bouger les lignes.


Crédit photo : africaradio.com

Sally Bilaly Sow

 

Sally Bilaly Sow est diplômé en Méthodes informatiques appliquées à la gestion des entreprises (MIAGE). Il est blogueur et vidéaste. Membre de plusieurs structures de la société civile nationale et panafricaine, il est le coordinateur de l’association Villageois 2.0, dont l’objectif est de promouvoir le numérique et la participation citoyenne au niveau local. Il est également reporter des Hauts Parleurs de TV5 Monde, une Web TV qui produit du contenu citoyen et engagé sur Internet.

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