« Les femmes ne sont pas aussi nombreuses que l’on pourrait l’espérer dans l’institution policière guinéenne », Djouldé Bah, responsable de l’Office de protection du genre, de l’enfance et des mœurs au commissariat central de police d’une grande ville en Guinée

« Les femmes ne sont pas aussi nombreuses que l’on pourrait l’espérer dans l’institution policière guinéenne », Djouldé Bah, responsable de l’Office de protection du genre, de l’enfance et des mœurs au commissariat central de police d’une grande ville en Guinée

Djouldé Bah

Pouvez-vous nous présenter brièvement votre parcours ?

Après mes études universitaires en 2005, j’ai été reçu au concours de recrutement de la fonction publique. J’ai été automatiquement placée au ministère de la Sécurité et de la Protection Civile. Après quatre ans d’expérience dans ce domaine, j’ai été désignée comme responsable de l’Office de protection du genre, de l’enfance et des mœurs au commissariat central de police d’une grande ville de Guinée. Je suis toujours responsable de ce service. J’ai suivi de nombreuses formations, comme par exemple la formation sur la prise en charge des victimes de violences basées sur le genre, ou celle sur les enfants auteurs et victimes de violences. J’ai passé ma formation à l’École nationale de Police et de protection civile pour être officier de police judiciaire. Actuellement, je suis la formation des officiers à l’École nationale de Police.

Comment les problèmes liés au genre et à l’enfance sont-ils concrètement pris en charge par la police ?

Dans ma ville, les problèmes sont récurrents. Il y a des cas de violences basées sur le genre, de mariages précoces et d’excision. Lorsque ces cas arrivent au commissariat central, automatiquement je me mets à la disposition de la victime pour les orientations (vers un service de santé, vers la prise en charge sociale, etc.). Je m’occupe également de la répression des auteurs de ces actes, leur audition et le déferrement devant le parquet. S’il s’agit de cas ne pouvant pas être déférés, notamment concernant les cas de violences conjugales, je parviens à mettre en place une médiation entre la femme et son mari. Si c’est avec la famille de la victime, je parviens également à mettre en place une médiation pour rétablir l’ordre entre la victime et sa famille.

Quels sont les problèmes de sexisme qui persistent dans la société guinéenne ?

Les femmes souffrent de violences conjugales. Elles souffrent de violences économiques, elles peuvent être empêchées de travailler par leur mari. Elles sont parfois obligées de se voiler. Il y a des femmes qui sont victimes de viol, parfois dans le cadre matrimonial. Il y a un lourd silence qui pèse en lien avec ce phénomène à cause du sentiment de honte. Elles sont également victimes de harcèlement dans leur service, notamment les femmes fonctionnaires. Parfois, les violences se passent même entre les femmes à cause des problèmes de jalousie.

Les femmes ne sont pas aussi nombreuses que l’on pourrait l’espérer dans l’institution policière guinéenne

Les enfants sont eux victimes de viol, cela est très courant dans la ville où je travaille. En un mois, on a au moins deux cas de viol signalés. Les enfants sont victimes de délaissement, il y a des mères qui accouchent et qui abandonnent leur bébé à la naissance, ce sont des comportements qu’on observe régulièrement. Je peux citer des cas de maltraitance, des femmes qui maltraitent leurs propres enfants, sans compter les femmes qui prennent les enfants d’autres parents pour les utiliser pour les travaux domestiques. Ces filles-là sont empêchées d’aller à l’école, de travailler pour leur avenir.

Quels sont les éléments du système des forces de sécurité qui peuvent ralentir ou porter atteinte à la lutte que vous menez dans votre office ?

D’abord, le manque de personnel féminin est un défaut. Ce fait ralentit la lutte pour la protection des femmes car on sait pertinemment que ce sont majoritairement les hommes qui sont auteurs des cas de violence répertoriés. Les femmes ne sont pas aussi nombreuses que l’on pourrait l’espérer dans l’institution policière guinéenne.

Je pointe par ailleurs du doigt le manque de renforcement de capacités des hommes et femmes présents dans la police. Les femmes spécifiquement n’ont pas des opportunités de formation pour une assistance considérable aux personnes victimes de violences faites aux femmes ou aux enfants. Prenons l’exemple de la ville dans laquelle je travaille. Les personnes qui travaillent au sein de l’Office de protection du genre, de l’enfance et des mœurs au commissariat central de police dans lequel je travaille ne sont pas particulièrement formées sur les questions du genre.

Dans mon office, on a approché ces personnes pour une assistance. Ceux qui ont été formés ne sont pas nombreux. Sur les sept personnes de l’Office, nous ne sommes que deux ou trois personnes à être formées et nous sommes deux femmes. 

L’inégalité existe au sein même de la police entre les hommes et les femmes. Il y a une discrimination qui est passée sous silence. Cette discrimination est parfois exercée par des femmes. Quand une femme est responsable, elle n’approchera que les femmes qui sont dites inférieures à elle par peur d’être remplacée sur fond de jalousie.

Qu’est-ce que cela signifie, être une femme et travailler au sein de l’institution policière, un milieu qui on le sait, est majoritairement masculin ?

Effectivement, être une femme et travailler dans l’institution policière n’est pas chose aisée. J’observe un manque de mesures d’accompagnement lorsque la femme rencontre des difficultés. Quand tu es enceinte, on t’empêche d’aller travailler, d’aller à des formations. Tu ne peux pas suivre certaines formations spécifiques qui demandent des efforts physiques. Lorsque tu veux prendre une décision, on t’en empêche. On te dit que tu travailles pour la cause de la femme, et qu’on connait d’avance ta position.

Les personnes qui travaillent au sein de l’Office de protection du genre, de l’enfance et des mœurs au commissariat central de police dans lequel je travaille ne sont pas particulièrement formées sur les questions du genre

En tant que femme, le seul côté que j’apprécie, c’est que je peux mieux prendre en charge les femmes victimes parce que je vis cela en tant que femme, je suis plus à même de les comprendre que les hommes.

Quels progrès peuvent être faits au sein de l’institution policière pour améliorer la prise en charge des violences liées au genre et à l’enfance ?

Il faut engager des personnes formées sur les questions de violences basées sur le genre, des personnes engagées pour que cette lutte soit réellement menée. Il faut également encourager la formation des hommes qui travaillent avec nous. De plus, il faut renforcer nos moyens logistiques, parce que nous ne sommes pas autant dotés que nous l’aurions voulu. Nous avons besoin d’une forte discrétion dans le cadre de ce travail et pour cela, nous avons besoin d’un local aménagé à cet effet. Il faut moins de déplacements et plus de discrétion quand nous prenons en charge une victime de violence. Surtout et j’insiste, il faut privilégier la formation des acteurs pour qu’on parvienne à avoir une synergie d’action avec les autres partenaires. Il faut enfin, qu’il y ait plus de femmes dans l’institution policière.

Comment votre travail et votre engagement sont-ils perçus par la société guinéenne ?

C’est un travail qui est apprécié. Par exemple, dans mon service, je suis appréciée par la population, étant donné la formation que j’ai reçue et l’accueil que j’accorde aux différentes personnes qui viennent poser leurs préoccupations. Je parviens à faire de la sensibilisation, à parler de la condition des femmes et des injonctions qui pèsent sur elles au sein du foyer. Je trouve que la démarche que j’adopte est appréciée par la majorité de la population.

Cependant, il y a une partie minoritaire de la population qui considère que le travail de sensibilisation pour le respect des droits des femmes est une perte de temps. Pour ces personnes, les violences basées sur le genre sont coutumières, elles ont existé par le passé et doivent perdurer. Ces guinéens sont encore ancrés dans une logique de stéréotypes. Toutefois, ils ne représentent qu’une petite partie de la population.

 


Crédit photo : 224infos.org

Djouldé Bah

 

Après avoir passé quelques années au ministère de la Sécurité et de la Protection Civile, Djouldé Bah préoccupée par la protection des femmes, est devenue responsable de l’Office de protection du genre, de l’enfance et des mœurs dans le commissariat central de police d’une grande ville de Guinée. Aujourd’hui, elle s’engage au quotidien pour répondre aux besoins des femmes et enfants victimes de violences.

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